Éloge des « mauvaises herbes »

Article d’Alice De Vinck

 

J’ai parfois demandé à des personnes une définition de la « mauvaise herbe » ; l’une des réponses étant « une plante qui occupe le terrain destiné à faire pousser des plantes nourricières ou à apporter un agrément à l’environnement humain ». Mais alors, celles qui poussent le long des murs, sur certains talus, dans les allées des jardins, dans les cimetières ?

Réponse : on les enlève « pour faire propre »…

Pour faire propre ?

Actuellement, on a un peu oublié que les médicaments si largement et fréquemment utilisés sont issus pour 40 à 70 % des plantes – selon les estimations des chercheurs du CNRS 1. Pendant des siècles et jusqu’au développement de la recherche biochimique on a utilisé les différents organes des plantes – racines, feuilles, inflorescences, fruits – pour guérir les maladies. On reste admiratif de la bonne connaissance des plantes qu’avaient nos aïeux et de leur emploi dans la pharmacopée familiale (je pense au savoir de Renée Fournerat du Chaîneau). Il n’est, pour s’en convaincre, que de comptabiliser le grand nombre de livres traitant des vertus des plantes – les plantes bienfaisantes 1937, le médecin du pauvre, le médecin des pauvres 1937 (à l’usage des herboristes), le dictionnaire de la santé 1876 (la presque totalité des 800 pages portant sur l’usage des plantes) – pour n’en citer que quelques uns.

Au début du 20ème siècle furent isolées puis synthétisées les premières molécules pour fabriquer les médicaments. Les plantes continuent à être explorées, à la recherche de nouvelles molécules, en particulier pour lutter contre les maladies infectieuses de plus en plus résistantes aux antibiotiques. Seulement 2% des plantes connues ont été analysées pour en connaître les molécules utilisables, ce qui veut dire qu’il y a de par le monde – et souvent dans d’humbles plantes – un réservoir d’une prodigieuse richesse de substances actives.

Revenons aux mauvaises herbes ou qualifiées comme telles, pour essayer de redonner une identité à quelques unes. J’ai choisi 5 plantes des plus banales et bien connues 2 :

Le plantain : on décrit un « paquet » de molécules intéressantes, en particulier pour l’élaboration d’un collyre pour les yeux (plusieurs labos sont indiqués).

L’ortie : tout est bon chez l’ortie, depuis la plante nourricière au purin pour le potager et aux qualités dépuratives. Convenons qu’elle est un peu trop envahissante et piquante…

Le pissenlit : là encore, c’est une plante bienvenue au sortir de l’hiver quand elle est utilisée en salade. La liste est longue dans l’analyse de la plante (8 tableaux de chacune des 35 molécules qui trouvent leur utilisation en pharmacie).

La violette : utilisation en homéopathie.

– Même chez le chiendent : on a reconnu des principes diurétiques contenus dans les rhizomes.

Il y a quelques semaines, je suis passée dans un petit village proche de Joigny. J’ai doublé une équipe de deux hommes harnachés d’une combinaison blanche et d’un masque. L’un d’eux conduisait le véhicule transportant un container tandis que l’autre s’employait à répandre le « produit » le long des murs. M’étant enquise de ce qu’ils faisaient, ils m’ont répondu qu’ils « obéissaient aux ordres ». L’hésitation dans la réponse m’a laissé penser qu’il y avait un malaise. J’ai pensé à deux choses : premièrement au coût que représentent l’achat de l’équipement adéquat pour la protection des hommes et le transport du produit, deuxièmement, à l’équipe municipale consciente du danger encouru par les employés chargés du travail.

Mais, me dit Andrée, et le chardon ?

Ah, le chardon ! Et le liseron ! Ils tiennent le coup ! Les plantes développent des stratégies géniques, ce qui fait que quelques unes échappent à la vindicte des désherbants. Ce qui oblige à fabriquer d’autres molécules de désherbants plus puissantes – cocktails de molécules, d’ailleurs, ce qui renforce leur toxicité ; ce qui, à la longue, et d’une façon lente, silencieuse, cumulative, concerne la santé humaine. Comment prouver qu’un cancer est apparu à cause de ces substances ? D’autres plantes, plus fragiles, disparaissent à jamais, emportant avec elles leur « banque moléculaire ». Pour la Puisaye, on peut en dresser une liste. Elles poussaient dans les gâtines et dans les étangs.

La dernière histoire m’a été racontée en juin et vérifiée sur Internet. Il s’agit d’une petite plante modeste, qui passe inaperçue par sa petitesse et ses fleurs minuscules. Une variété pousse dans nos potagers. C’est l’arabette (même famille que celle du radis, navet, colza, etc.). L’étudiant de près, on s’est aperçu que la plante n’avait pas la même couleur quand elle poussait sur les sites truffés de mines anti-personnelles 3. N’est-ce pas une belle revanche et un pied de nez à la cruauté humaine ?

Ces quelques remarques, trop courtes et qui demanderaient à être développées, ne sont-elles pas un plaidoyer pour ce que certains appellent la « biodiversité ».

Informations trouvées dans Valeurs Mutualistes n° 266 ; un éléphant dans un jeu de quilles de Robert Barbault et à l’exposition au Muséum d’histoire naturelle d’Auxerre, Naturbaine ; périodiques d’Alterre Bourgogne.

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1 Centre National de Recherche Scientifique.

2 recherche sur Internet où de nombreux sites sont proposés.

3 pour des raisons de dégagements gazeux émis par les mines.

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